On n'a pas oublié son nom. Ni sa photo en noir et blanc, toujours la même, que la télévision rediffusait et sur laquelle on voyait son visage souriant. Bobby Sands, symbole des républicains irlandais, s'est éteint le 5 mai 1981 après une grève de la faim de soixante-six jours. Marqué à jamais comme beaucoup d'autres par cet événement, Steve McQueen, connu jusque-là comme l'un des plasticiens britanniques les plus inspirés, revient dessus en réalisant son premier long métrage de cinéma. Ce n'est pas le premier artiste à changer de discipline, mais c'est l'un des rares à réussir un passage aussi impressionnant.
Rappelons brièvement les faits. Fin 1976, pour réclamer le statut de prisonniers politiques, les membres emprisonnés de l'IRA (l'Armée républicaine irlandaise) refusent de porter le moindre vêtement et restent nus, enroulés dans une couverture («blanket protest »). Dans un second temps, ils refusent de se laver (« no wash ») et se soulagent à même le sol. Pour peu qu'on ait oublié le degré d'abjection et de violence atteint dans cette prison de Maze, située en Irlande du Nord, Steve McQueen nous le rappelle sans prendre de gants. Il filme les murs des cellules entièrement recouverts d'excréments, l'urine déversée dans les couloirs, les asticots qui grouillent par terre.
C'est à la fois répugnant et beau comme peuvent l'être certaines allégories de Goya ou du Caravage. Consigner les faits de manière méthodique et les transcender, voilà la force de cette plongée dans le quotidien de la prison, où l'on suit d'abord deux prisonniers, Davey et Gerry, qui font l'effet d'hommes des bois réfugiés dans une grotte. Nul dialogue : Steve McQueen fait confiance à la puissance et de l'image et du son, en fragmentant le récit. Chaque séquence, autonome, est un concentré de tension qui menace de nous exploser au visage.
Filmer de manière viscérale un combat collectif puis individuel, tel est l'enjeu. Les uns frappent et contraignent, les autres endurent et résistent. Résistance : un terme brandi aujourd'hui à tort et à travers, mais qui retrouve son sens premier dans cette célébration du corps en lutte. Le système d'oppression a ses failles. Non seulement la violence des forces britanniques peut se retourner contre elle-même - ce gardien qui a les mains en sang à force de cogner -, mais les prisonniers possèdent eux aussi une arme, à la fois dérisoire et magnifique : le corps et tout ce qu'il permet. Ce qu'il sécrète comme ce qu'il dissimule. Bouche, nez, anus, n'importe quel orifice fait l'affaire pour planquer des messages et les faire circuler.
Les cris ou le silence contre le joug d'une voix - celle qu'on entend un moment, surplombante et inflexible, de Margaret Tchatcher. Steve McQueen aurait pu se contenter de ce combat sans dialogue possible, mais la facilité n'est pas sa tasse de thé. Il va donc consacrer son contraire. Et c'est justement avec Bobby Sands (Michael Fassbender) que le flot de paroles jaillit, dans la seconde partie du film, à travers un long plan-séquence sidérant (de vingt-deux minutes !) où le militant républicain s'entretient avec un prêtre catholique. Ce dernier, fin débatteur, entreprend tout pour le dissuader d'entamer sa grève de la faim. L'affrontement oppose cette fois des hommes du même camp. L'engagement jusqu'au-boutiste de Bobby Sands mène à un abîme de réflexion. Que défend-il à travers son geste ?
Lui-même ou la cause de l'IRA ? Sa vie ou son sacrifice ? La discussion est acharnée. Poignante aussi, car les deux évoquent des souvenirs d'enfance et pressentent l'imminence d'une issue fatale. S'ensuit le long calvaire, au cours duquel Steve McQueen azure le tableau. Le corps bleuâtre et rongé d'escarres de Bobby Sands déteint sur les murs. Dans un silence de glace, le prisonnier devient une étrange créature de sable ou de verre. Ces moments où l'aide-soignant, au regard traduisant toute la compassion du monde, veille à ce que rien ne pèse - pas même un drap ! - sur le corps décharné de Bobby Sands sont bouleversants. Face à cet homme qui réclame la plus grande douceur, la violence est soudain vaincue.
Jacques Morice